mardi 17 octobre 2017

2040

J'ai l'immense plaisir de publier ici ce texte (où il est question de Joie et d'Amour!) écrit et prononcé par mon ami le philosophe Patrick Viveret, à l'occasion d'une récente réunion "Since 2040"de l'Institut des Futurs Souhaitables" à Delphes. A gouter sans modération...



2040

Mes amis en ce jour de septembre 2040 ou "l'Institut planétaire des futurs souhaitables" nous réunit une nouvelle fois à Delphes, en ce lieu de beauté ou se parlent les humains et les dieux, je vais vous parler d'une technologie non pas nouvelle mais toujours neuve. Car à la différence des technè matérielles ou purement électroniques qui se révèlent vite obsolètes il y a des technè, des vecteurs puisque tel est le Sens de ce mot en grec, qui traversent les siècles et mêmes les millénaires car elles expriment la nappe phréatique de la vie et de la conscience. C'est Pourquoi d'ailleurs le terme de technologie ne devrait être utilisé qu'au singulier puisque si les techniques sont multiples le discours sur la technè, le langage sur ces outils est un langage commun , un langage universel ou ce qu'il y a d'essentiel peut se partager. Et dans ce langage il existe un Trésor à l'image de ceux des dieux que l'on peut retrouver dans ce lieu mythique qui nous surplombe. Un Trésor qui demeure parce qu'il dit ce qui compte et non pas ce que l'on compte. Il rassemble ce que l'on peut appeler, non plus comme dans les débuts du 21eme siècle des NTIC, des nouvelles technologies d'information et de communication ou plus tard des NBIC des nanobio technologies informationnelles et cognitives, mais les TNTS, les "toujours neuves techniques de sagesse", telles la qualité de rapport à soi même, à autrui et au monde, celles la même qui font qu'un Socrate, un Bouddha ou un Jésus continuent de nous transmettre des paroles de vie au delà des siècles. Non qu'il faille se détourner des technè contemporaines mais toujours les replacer dans le cadre d'un discernement sur les fins auxquelles elles doivent rendre un service.

S'il est un lieu où l'humanité peut se ressourcer dans cette sagesse profonde c'est bien en effet celui de ce pays maltraité dans les vingt premières années de ce siècle par une Europe qui avait fini par oublier qu'elle en était la première fille. Cet amour de la sagesse, cet art de la dégustation de la vie qu'elle nomma philosophia, était aussi une sagesse de l'amour. Car vous l'avez compris mes amis, au cœur du cœur de ce qui compte, non seulement pour les humains mais pour leurs dieux, il y a cette force créatrice de l'Amour qui est à la fois Source et destination, Origine et Sens. Obsédés par leur fascination productiviste les humains ont pendant longtemps prétendu "faire l'amour". Prétention aussi absurde que lorsqu'ils ont entrepris de fabriquer de l'eau potable puis de l'air purifié dans leurs multinationales pour compenser la pollution massive qui avaient transformé ces deux biens gratuits et abondants en marchandises rares et chères. Or l'Amour comme l'air, l'eau, la lumière, ne se fabrique pas. Il s'accueille et se transforme mais il n'est pas produit par les humains.

Il a fallu, souvenez vous en mes amis, que l'humanité frôle l'abîme entre 2017 et 2025 en détraquant ses écosystèmes vitaux et en passant à deux doigts d'une apocalypse nucléaire, pour qu'un sursaut de conscience la saisisse et qu'elle comprenne que le Premier des biens communs dont elle avait commencé à parler dans les premières années du siècle c'était elle même. Oui cette famille humaine, ce Frater puisque tel est le Sens Premier du mot, qui signifie genre humain était il capable de se ressourcer à Nouveau dans ce Premier message fondamental de l'amour de la sagesse et de comprendre qu'il était lui même un bien commun ? Ce bien que lui avait légué l'Univers, l'histoire du vivant et qui lui avait permis de transformer, de métamorphoser, ces deux éléments fondamentaux que sont l'énergie et l'information. Car aussi lilliputienne et imparfaite que soit l'humanité elle avait ce pouvoir fabuleux, de transformer de l'information en conscience et de comprendre que la source de cette énergie d'aimantation - car toutes les énergies sont des sous ensemble de cette loi d'attraction globale qui traverse l'univers- était en fait l'Amour.
Ce qui avait considérablement aidé l'humanité à progresser sur ce chemin c'est le moment où elle avait cessé de penser sa terre comme un pur matériau malléable et marchandisable mais comme un miracle de la Nature. Les premiers astronautes, qui avaient pu voir la terre de l'espace, avaient été à l'origine d'un changement radical qui avait ébranlé toute la géopolitique. Eux qui, pour la plupart, avaient été auparavant des pilotes de chasse et avaient donc été les vecteurs de la logique Puissance dominatrice, de la posture de rivalité et de guerre, avaient connu une véritable conversion bien plus fondamentale que toutes les reconversions, en voyant la Terre vue de l'espace, ce nouveau siège de l'Olympe ou les dieux eux mêmes apprennent à se dépouiller de la volonté de Puissance.

Car les deux sentiments qu'ils avaient éprouvés alors étaient ceux d'émerveillement et de fragilité. Émerveillement devant la beauté de cette magnifique Planète bleue et sentiment de sa fragilité. Ils avaient alors compris qu'à la différence de la Puissance dominatrice qui se nourrit du déni de la fragilité et se moque de la capacité d'émerveillement, ce sont au contraire les deux sources de la Puissance créatrice. Et ce changement radical de posture qu'ils avaient éprouve, des centaines de milliers puis des millions et des milliards d'êtres humains avaient pu ensuite la partager dans les années 2020 grâce à ce que l'on appelait dans ces années une application que l'on pouvait faire tourner sur ces machines qui nous paraissent aujourd'hui totalement archaïques et que l'on appelait smartphones.

Cette application superbe dénommée Bluetern avait d'ailleurs été présentée en ce même lieu delphique il y a désormais 23 ans. Elle permettait à chacun, en voyant lui aussi la Terre vue du Ciel tourner dans l'espace, de méditer sur l'incroyable chance qu'il avait de Vivre le voyage de l'univers de manière consciente et sur cette Planète magnifique. Il y ajoutait une musique de son choix comprenant à cette occasion que celle ci était l'une de ces toujours neuves technè de sagesse et d'amour car elle exprimait par excellence une communication vibratoire. C'est d'ailleurs ce qui avait conduit le Conseil des sages de l'humanité créé en 2025 passer de la notion dominante à l'époque de "révolution numérique" (ou digitale) à celle de "métamorphose vibratoire". Métamorphose plus que révolution - car il s'agissait d'une transformation infiniment plus riche et complexe qu'une simple inversion de polarités et vibratoire car la numérisation n'était qu'un outil au service d'une communication vibratoire supérieure qu'avait révélé la physique quantique. Or qu'est ce qu'une communication vibratoire supérieure sinon la recherche et le partage de l'Amour même ?

Ce qui avait considérablement aidé aussi cette conversion c'était la création de ce que l'on avait nommé des lieux multiculturels ou polyspirituels. Nés d'abord en France à la suite d'une modification de la loi de 1905 autorisant le financement public possible de lieux spirituels à condition d'être ouverts à toutes les traditions spirituelles , celles des religions transcendantes tout autant que celles de sagesses athées ou agnostiques, ce Projet s'était ensuite répandu dans le monde entier suite au vote par l’Assemblée générale des Nations unies d'une résolution créant un fond mondial permettant le financement de ces lieux polyspirituels.

Or l'existence de ces lieux, après avoir permis dans un premier temps une formidable pacification des conflits interreligieux, avaient aussi permis de nouvelles découvertes scientifiques car les communautés de chercheurs qui s'étaient constitués à cette occasion s'étaient émancipés du Yalta intervenu au cours du 20eme siècle entre une science dominée par un paradigme matérialiste et une quête spirituelle réservée aux seules religions transcendantes. Une formidable créativité scientifique et technique en était résulté qui avait permis aussi de mieux assurer le partage des rôles entre les métiers des humains et les jobs confies aux robots. Le passage de ce que la philosophe Hannah Arendt avait appelé la civilisation de l'œuvre à la différence de celle du travail avait été nourrie par des réformes fondamentales telles l'instauration d'un congé ouvrier ou la mise en évidence de ce que permettait l'exception humaine au regard de l'intelligence artificielle. Car on avait compris enfin qu'un robot, même sophistiqué, ne peut réellement s’émerveiller, aimer et s'interroger sur le Sens de sa vie et de sa mort et que les grands métiers de l'avenir réserves aux humains étaient les métiers, les ministères mystérieux - on avait retrouve le sens étymologique fort de ce mot - de la beauté, de la relation et de la quête de Sens....

Alors mes amis, si je peux vous parler aujourd'hui grâce à cet hologramme qui représente mon ancien corps terrestre désormais disparu depuis mon décès survenu en en 2037, c'est surtout grâce à l'un des plus anciens vecteurs de la TNTS que l'on appelait un testament. Ce testament que les humains utilisaient de plus en plus dans ces lieux polyspirituels non plus pour transmettre leurs biens matériels mais pour dire à leurs compagnons de route en humanité ce qui leur tenait le plus à cœur ce qu'ils avaient envie de leur transmettre comme valeurs. Valor, un mot latin qui veut dire " force de vie" celui la même que les grecs ici appelaient "Éros" face à Thanatos.

Et bien c'est de cette même confiance en ce dieu grâce auquel Gaï et Ouranos, le Ciel et la terre, en se séparant ont pu laisser un espace ou se sont déployés les humains, en ce dieu de vie et d’amour, dont je veux aujourd'hui témoigner dans ce message que je vous transmets.

Moi qui, comme le disait Christiane Singer, me trouve désormais enlacé dans les bras de l'univers et qui a désormais le privilège de rencontrer ces êtres de lumière dont nous parlaient ceux qui avaient vécu des expériences de mort imminente, je veux vous dire ceci : abandonnez la peur et toutes ces passions tristes dont parlait le philosophe Spinoza. Choisissez la voie de la Joie, de la joie d'être, de la "Joie d'Amour" dont parlait un autre philosophe Robert Misrahi dans un  livre magnifique paru en 2015 mais toujours aussi actuel. Vivez pleinement, intensément, cette vie "à la bonne heure" et comprenez que les êtres qui vous entourent ne sont pas des rivaux mais des compagnons de route en humanité.

Et même si vous ne croyez pas que ce qu'on appelle "la mort" est une métamorphose ouvrant sur une suite mystérieuse du voyage dans l’univers, savourez pleinement cette vie, aimez la, chérissez la et chérissez les êtres qui vous sont proches et avec lesquels vous avez la chance de partager ce voyage magnifique en étant membre de ce Peuple de la Terre désormais reconnu par l'assemblée des citoyens du monde.

Oui vivez pleinement et sachez qu'ici, en Grèce, de tous nos dieux, ce sont Athéna et Éros, la sagesse et l'amour, qui l'ont enfin emporté sur la démesure du pouvoir qu'incarnaient Zeus, Hadès et Poséidon. Car des lors que les humains ont cessé de se fabriquer des dieux de toute Puissance et d'arrogance pour comprendre que la seule Énergie divine est celle de l’Amour, ils ont aussi donné la possibilité à leurs dieux, d'en finir avec la malédiction dans laquelle ils les avaient enfermés et qui les avait rendu esclaves comme de cet autre Dieu tout puissant le Veau d'or fétiche qu'était le Dieu Argent.

À l'époque de ma vie terrestre j'aimais beaucoup cette phrase d'Alexander Lowen qui m'avait profondément marqué. Cette phrase de là ou je suis désormais je la trouve plus fondée encore et je vous la transmet en héritage : "Traverser la vie le cœur fermé c'est comme faire un voyage en mer au fond d'une cale!". Alors Oui les amis je vous invite à ouvrir votre cœur et à monter sur le pont de la Vie !

                                                                                                                            Patrick Viveret


samedi 14 octobre 2017

Interview imaginaire à Maria Montessori (suite et fin)




A : Merci cara Signora. Aussi, je tiens à vous informer que vos découvertes scientifiques sur la psychologie de l’enfance sont aujourd’hui validées par toute une branche de la médicine qui s’est fortement développée durant ce dernier siècle, les neurosciences...

MM : Oh, ce que j’écoute est fort intéressant, vous m’en direz plus ?  Pour ma part, j’ai été fière d’avoir contribué, dans le XXème siècle qui a été le mien, au développement de la psychologie de l’enfance. Comme d’autres chercheurs, j’en été arrivée à la conclusion que les deux premières années de la vie sont les plus importantes parce que c'est au cours d'elles que se réalisent les développements fondamentaux qui caractérisent la personnalité humaine. C’était une nouvelle tendance qui avait trouvé son expression dans mes écoles, en rupture avec les anciennes théories psychologiques. Car, si les anciennes théories se fondaient sur l'observation de faits superficiels de la conscience, les nouvelles (de mon temps) cherchaient à sonder l'inconscient et à en analyser les secrets, dans le but de mettre à nu la relation entre la réalité et la pensée. Les psychologues disaient que le comportement de chaque individu s'affirme par ses expériences qu'il peut faire sur l'environnement et, par conséquent j’en ai déduit que le premier devoir de l'éducation est de fournir à l'enfant un environnement qui lui permettra de développer les fonctions données par la nature. 


A : Oui, et pour revenir aux neurosciences, le champ de recherche le plus pointu et encore plus récent, qui établi des ponts avec les sciences de l’éducation, est celui des neurosciences affectives. C’est une branche qui étudie les mécanismes neuronaux derrières nos émotions, nos sentiments et nos capacités relationnelles. Et, figurez-vous que ce qu’on y découvre est ce que vous saviez depuis toujours, c’est à dire que l’environnement social et affectif de l’enfant, agit directement et en profondeur sur son cerveau global, le cerveau cognitif et le cerveau affectif ! On arrive même à affirmer que l’environnement modifie les gênes !

MM : Ce qui contredit en quelque sorte le débat qui voit une opposition historique de la nature à la culture...

A : Oui, car on sait aujourd’hui que les deux sont totalement imbriqués !  En plus, aujourd’hui grâce à ce qu’on appelle l’imagerie cérébrale on peut aussi les voir, ces modifications, sans ouvrir le cerveau, ce qui était impensable à votre époque ! On peut voir par exemple, les effets des émotions négatives comme la peur ou le stress qui altèrent certaines zones cérébrales, dans le système neuroendocrinien, chez les petits. Ils mémorisent dans leur amygdale, appelée le centre de la peur, des émotions d’angoisse qui restent engrammées.  Inversement, la bienveillance ou l’empathie, ont des effets sur le développement de l’hippocampe, le centre de la mémoire, qui se développe au fur et à mesure de l’amour et de l’attention.  Et cela favorise, comme vous l’avez deviné dans votre pédagogie, l’apprentissage.[1]

 
MM : Tout ce que vous me dites ne fait que me réconforter ! De mon coté, j’avais bien compris que rien n'est plus courant que de porter toute sa vie le poids d'une barrière psychique construite dans l'enfance. J’en déduis donc que les écoles et les théories éducatives du XXIème siècles bénéficient de ces recherches et que les enfants peuvent finalement s’épanouir à l’école !

A : ...hem, comment vous dire, Signora, pas tout à fait ! Je suis triste de vous dire que, en général, l’école n’a pas beaucoup changé depuis votre époque. Non seulement les écoles qui portent votre nom sont encore, malheureusement pour la plupart privées, et donc inaccessibles pour leur prix à la majorité des parents, mais la majorité des systèmes éducatifs dans le monde est encore basée sur les binômes récompense/punition, sur les valeurs de compétition face à celles de la coopération... Ce qui explique que les conflits ne sont pas éradiqués, que les guerres continuent d’exister sur la planète et que la violence, aussi celle qu’on appelle aujourd’hui la VEO, la violence éducative ordinaire, est perpétrée dans nos familles ![2]

MM : J’en suis navrée, alors que j’espérais, lorsque je suis partie de ce monde en 1952, que la face de l’humanité était sur le point de changer grâce aussi aux impressionnantes découvertes scientifiques de ce siècle... Quelle disgrâce !

A : Cela dit, chère Dottoressa Montessori, actuellement nous assistons à un éveil des consciences qui est généralisé. L’humanité se réveille d’un grand sommeil qui l’a rendue esclave, endormie, soumise pendant des siècles. Cela concerne tous les domaines, l’écologie, l’économie, la paix, les modes de production, l’éducation aussi ! Je ne voudrais pas donc que vous retourniez dans l’au-delà avec un sentiment de faillite, bien au contraire. C’est même grâce à votre œuvre et à celle de tous les éducateurs et les éducatrices que vous avez formés et qui ont l’ont continué souvent en se battant contre tout et contre tous, que l’humanité est, non sans quelques soubresauts, sur le point de basculer vers une culture de la paix.

MM : Je vous suis reconnaissante de ces paroles... je peux donc rentrer chez moi avec l’espoir que ce que j’affirmais de mon temps, peut devenir vrai : une période nouvelle est commencée pour l'humanité. Elle est en marche vers le monde de l'amour... Ce qu’il nous faut donc aujourd’hui, comme de mon temps, c’est une éducation qui conduise la personne humaine à reconnaître sa propre grandeur !

A : Vous aviez tout compris ! Je vous remercie une fois de plus, Signora Montessori, et je vous laisse retourner là d’où vous êtes venue et où, sans aucun doute, vous récoltez les fruits d’une vie bien remplie, une vie pour laquelle tous les enfants du monde vous seront pour toujours reconnaissants. Arrivederci ! 





[1] Catherine Gueguen, Pour une enfance heureuse, Robert Laffont, 2014
[2] « La violence éducative ordinaire (VEO) est la forme de violence physique  et  psychologique  entre  humains  la  plus  courante  dans le monde, puisqu’elle touche presque tous les individus dans toutes les sociétés (à de très rares exceptions près), dès leur  naissance  et  à  travers  des  pratiques  très  variées. (...) La  tolérance  envers  la  violence  éducative  ordinaire  est  le  terreau de la maltraitance caractérisée – celle qui est jugée inacceptable par la société. Infligée à la plupart des enfants pendant toutes les années où leur cerveau se forme, la VEO les prépare à devenir eux-mêmes violents, ne serait-ce que par imitation, et à trouver normal que les conflits se règlent par  la  violence. » Observatoire de la Violence Educative Ordinaire : http://www.oveo.org/

mardi 3 octobre 2017

Interview imaginaire à Maria Montessori (suite)





MM : Je vous explique... dans ma vision, toute l'humanité ne forme qu'un seul organisme et chaque être vivant est un agent de la création. Les différents éléments qui composent notre univers sont distingués en agents inorganiques (la terre, l'eau, l'air et le feu), et agents organiques, non-vivants et vivants (les végétaux, les animaux, les enfants et les adultes). Ces différents agents participent à la création continue de l'univers, guidés par une intelligence universelle. C’est un équilibre harmonieux qui est obtenu grâce à une cohésion et une organisation des tâches et du travail de chacun des agents. Pourtant, l'homme a échoué car il n'a pas compris qu'il existe un domaine à explorer dans l'humanité elle-même.  Je suis convaincue que nous pouvons réaliser cela grâce à l'enfant.


A : C’est à dire ?

MM : J’y arrive... Je veux dire par là que la tâche de l'enfant est de construire l'homme : pour accomplir cette mission, la nature a initié un plan de développement physique et psychique. C’est un programme évolutif d'ouverture au monde réel qui est inscrit dans l'enfant et généré par des périodes sensibles  créatives : de la naissance à l'âge de 6 ans et de l'âge de 6 à 12 ans.

A : C’est ce que vous entendez lorsque vous affirmez que, je vous cite : « chaque être vivant porte en lui son plan de développement, un schéma préétabli par l'ordre de la vie » ?

MM : Oui, un plan qui est en effet très précis ! Le premier travail cosmique de l'enfant est l'incarnation dans la matière, c’est la période de l'esprit  absorbant  où l'éducation est très concrète car l'enfant construit sa personnalité. Ensuite, l'esprit de l'enfant devient raisonnant, c'est la période des grandes questions où l'enfant cherche sa place dans l'univers, il essaye de comprendre et construit sa personnalité sociale. Pour résumer, le point principal de l’éducation cosmique est le renvoi continuel de l’expérience personnelle à celle universelle, du concret à l’abstrait, de l’analyse à la synthèse.

A : Cela correspond à une vision de la vie très harmonieuse, mais aussi très ordonnée. Quelle est donc la place du plaisir d’apprendre et de la joie de vivre spontanée de l’enfant dans cette approche ? Tout n’est pas déterminé à l’avance ? Il y a t’il de la place pour l’improvisation ? Pour la créativité ?

MM : Bien évidemment ! J’ai moi-même affirmé que l'intelligence ne peut être menée que par le désir. Pour qu'il y ait désir, il faut qu'il y ait plaisir et joie. L'intelligence ne grandit et ne porte de fruits que dans la joie. La joie d'apprendre est aussi indispensable aux études que la respiration aux coureurs ![1]

A : Oui, c’est une phrase assez connue que je cite souvent moi-même ![2] Mais ma question porte sur la place à la spontanéité qui est quand même la caractéristique de cette joie de vivre chez les enfants...


La Casa dei Bambini
MM : Je comprends... pour vous répondre vous n’avez qu’à observer les enfants dans mes classes où tout est mis en place pour les stimuler et susciter leur curiosité.[3] Ils sont libres, mais encadrés dans un environnement bienveillant, la seule prérogative pour qu’ils puissent développer leurs aptitudes dans la joie et le respect de leurs particularités. Et ceci est vrai tant pour les enfants qui ont des difficultés d'apprentissage que pour ceux qui s'ennuient à l'école. Quand je pense que on me disait que à la « Casa dei Bambini » (La maison des enfants) il n’y avait que des enfants retardés ! Alors que les enfants avec moi apprenaient à écrire et à lire avant les autres !

La Maison des Enfants, San Lorenzo, 1915
A ce propos, je me souviens qu’un jour, dans une classe de petits qui avaient commencé à lire un peu, j’ai décidé de faire un test et j’ai écrit au tableau noir : « Si vous savez lire ceci, venez m'embrasser. » Silence, rien ne se passe. Plusieurs jours s'écoulèrent sans que l'inscription ne provoquât aucune réaction. Peut-être, je me suis dite, qu’ils croient que j'ai écrit ça pour m'amuser, exactement comme ils l’auraient fait. Enfin, le quatrième jour, une toute petite bonne femme, haute comme trois 
pommes, est venue à moi et m’a dit : « Eccomi» (me voici) et elle m'a embrassée ! Vous n’imaginez pas la joie, non seulement la mienne, mais la sienne ! La joie de devenir autonome, d’avoir réussi toute seule! Aussi, vous connaissez sans doutes cette fameuse expression que mes enfants répétaient « apprends-moi à faire seul » ?

A : Oui, c’est même le titre d’un livre récent[4] sur votre méthode !

MM : Ah bien ! Je voudrais aussi ajouter est que cette autonomie est une joyeuse conquête de l’esprit. C’est une conquête qui se fait sans fatigue à l’âge de l’esprit absorbant, où la connaissance est assimilée comme un aliment vivifiant. Dans tout ça, l’éducateur, (et pas l’instituteur s’il vous plait, il faut abolir ce terme), doit savoir susciter chez l’enfant le plus profond intérêt en même temps qu’une attention vive et constante. Il ne s’agit donc que de cela : utiliser la force intérieure de l’enfant pour sa propre éducation.  C’est comme ça que l'enfant est mis en condition de découvrir par lui même. C'est une méthode qui privilégie la liberté, mais attention, c’est une liberté accompagnée de l'adulte, pas dirigée par l'adulte !

Dans la joie de raisonner et de suivre son intuition, pour revenir toujours à ce qui vous tient à cœur, la joie, l’enfant travaille tout seul avec enthousiasme dans cette concentration libre où il ne craint pas d’être interrompu ni critiqué car il sait que son travail et sa concentration seront respectés. Il réalise ainsi la construction de sa personnalité.  

... à suivre...


[1] Cette citation est attribuée en effet à Maria Montessori, mais aussi à la philosophe Simon Weil dans son ouvrage L'attente de Dieu, Albin Michel, 2016
[2] Notamment dans mon livre Renouer avec la Joie de l’enfance, Eyrolles, 2017, mais aussi dans mon TEDX:
https://youtu.be/gzfWWJMZHWM
[3] A ce propos, si vous ne pouvez pas  vous inviter dans une classe Montessori, regardez le très beau film d’Alexandre Mourot, Le Maitre est l’enfant, actuellement en salle ! https://www.youtube.com/watch?time_continue=9&v=p21WVdB-aJA

[4] Charlotte Poussin, Apprends moi à faire seul, Eyrolles, 2011

samedi 30 septembre 2017

Interview imaginaire à Maria Montessori


Interview imaginaire à Maria Montessori[1]


Antonella : Buongiorno Dottoressa ! Je vous demande pardon de vous déranger là où vous êtes (surement un bel endroit...) et je vous remercie d’avance du temps que vous m’aurez accordée. Puis-je vous poser quelques questions rapides pour nos lecteurs du vingt et unième siècle ? (... pour votre connaissance il ne s’agit pas du titre d’un journal mais du vrai siècle où nous vivons actuellement, on a juste fait un petit saut dans le temps...)

Maria Montessori : Prego.

A : Permettez-moi en premier lieu de vous rendre hommage, d’abord en tant que féministe engagée, parmi les premières femmes à devenir médecin en Italie. Ensuite en tant que chercheuse, intellectuelle, pédagogue, pour l’immense œuvre que vous avez laissé en héritage par votre pédagogie. Aussi, j’aimerais rendre hommage à la mère. Je n’oublie pas que, en tant que mère célibataire, vous avez été obligée de mettre l’éducation de votre unique fils dans les mains d’autres personnes, jusqu’à ses quinze ans. C’est une partie de votre biographie que l’on a tendance à oublier mais qui, j’ose imaginer, a eu une grande influence sur votre mission auprès des enfants. Un peu comme si, dans l’absence de ce fils tant aimé, vous aviez répandu votre amour sur tous les enfants de vos instituts d’abord, puis de la planète entière.

MM : Oh, vous me ramenez à une période de ma vie fort triste, déchirante même... Il y avait d’une part, les découvertes scientifiques et leurs applications en pédagogie qui me rendaient de plus en plus connue et, d’autre part, ma douleur de femme et de mère frustrée. J’ai dû, non sans douleur, déléguer l’éducation de mon enfant adoré à d’autres que moi. Mais à l’époque être mère célibataire était considéré une honte et cela aurait définitivement arrêté ma carrière. Ceci n’a pas été facile. Vous ouvrez là une plaie de mon existence que j’ai  soignée tout au long de mon existence, puisque en âge mur Mario a décidé de vivre avec moi. J’aime croire que nous avons récupéré le temps perdu... 

A : A nouveau je vous demande pardon, ce n’était pas mon intention de rouvrir une telle blessure, d’autant plus que mon objectif est de vous interviewer sur la joie au sein de votre pédagogie !  Mais avant de rentrer dans le sujet, permettez-moi, cara Signora, de vous mettre au courant du succès que cette pédagogie rencontre actuellement sur la planète entière. Partout, nous assistons à un regain d’intérêt pour les écoles Montessori! Imaginez que aujourd’hui plus des 22.000 établissements dans le monde portent officiellement votre nom ! Tous les jours ils en naissent de nouveaux qui s’en inspirent, partout sur la planète. 

Moi-même par exemple, j’ai pu assister à la création d’une petite école inspirée par votre pédagogie, la Oli School[2], pour les enfants des rues d’un village très pauvre de l’Inde du Sud. Votre présence dans ce pays est toujours vivante...
Oli School, Tamil Nadu, Inde
MM : Ah, l’Inde, j’ai beaucoup aimé ce pays ! Au début, en 1939, je pensais pouvoir m’y déplacer à mon gré, mais avec la guerre, j’ai été assignée à résidence en tant que ennemi de l’Italie, donc à surveiller. Je ne pouvais donc pas trop sortir de Madras, mais les gens venaient à moi et j’ai donc pu former environ 1500 maitres et maitresses, ce qui est énorme! C’est là que j’ai pu élaborer ma théorie sur  l’éducation cosmique, influencée par la spiritualité que respirais dans la culture indienne! Cette culture millénaire si riche m’a nourrie et inspirée : savez-vous que j’ai rencontré Gandhi, Nerhu, Tagore ? 
 
Mario et Maria Montessori en Inde
Je n’hésite pas à dire que j’ai passé en Inde parmi les années les plus belles de ma vie. J’ai même troqués mes habits noirs, ceux que je portais toujours comme signe de deuil de mon amour de jeunesse perdu, pour des toilettes claires, élégantes et soyeuses comme le font les femmes indiennes.
A : Je vous comprends, Signora, nous partageons donc ce même amour pour ce pays qui sait aussi être ouvert à des nouvelles idées et méthodes, comme celle que vous avez fondée. 

Mais, revenons à l’éducation cosmique qui suscite ma curiosité : pouvez-vous nous en dire davantage ? Car je ne crois pas trop me tromper lorsque je constate que aujourd’hui, si je prononce le nom Montessori, la plupart des gens pensera au matériel pédagogique que vous avez crée (vendu un peu partout !) et au mieux, à quelques principes de base de votre méthode. Par contre, moins nombreux sont ceux qui connaissent de façon approfondie l’étendue de votre pensée spirituelle. Une vision qui va bien au delà d’une simple pédagogie car elle allie l’éducation à l’écologie, à l’éducation à la paix et à l’éducation interculturelle, une pensée "mondialiste", comme on dirait aujourd’hui. C’est quoi donc l’éducation cosmique ?

 
... à suivre.... 


[1] Cet entretien imaginaire est basé sur la biographie de Maria Montessori, sa bibliographie, sur des sources filmographiques ainsi que sur les témoignages de son fils Mario.

vendredi 15 septembre 2017

mon interview sur Kaizen


Antonella Verdiani : « Tenir compte des rêves des enfants »

Chercheuse dans le domaine de l’éducation depuis près de vingt-cinq ans, Antonella Verdiani propose une transition éducative pour repositionner les enfants – et leurs rêves – au centre de l’école. Entretien radiophonique par Alexandre Sattler pour La voix du Kaizen.






« J’aimerais pouvoir amorcer un changement : celui d’un monde tourné vers le beau et le bon. Si nous redonnons à l’école sa signification d’origine – Skholè signifie « loisir », en grec –, et si nous accueillons les enfants en tenant compte de leurs rêves, ce serait gagné ! »
« Nous sommes dans une phase de transition éducative. Les initiatives foisonnent ! S’il n’y a pas d’école idéale, il existe tout de même une vision idéale de l’éducation qui consiste à prendre soin de toutes les composantes de l’individu. Y compris la composante spirituelle. »
« Une école coopérative est une école où les enfants sont responsables des acquisitions de leur savoir. Cela leur procure un pouvoir, dans le sens anglais empowerment. Le pouvoir de créer avec les autres. »
« Même le grand mammouth de l’éducation national est en train de bouger. Des changement majeurs – interdisciplinarité, repositionnement de l’enfant au centre du processus éducatif – interviennent au sein même du système, car certains enseignants changent sans attendre les réformes ministérielles. »



https://soundcloud.com/kaizenmag/antonella-verdiani-tenir-compte-des-reves-des-enfants-2

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