jeudi 11 mai 2017

"L’école doit permettre aux enfants de transformer le système, et non de le reproduire."


photo: Jacopo Menicagli

Entretien avec Antonella Verdiani

Par Gabrielle Paoli et Mathieu Labonne / Colibris - 9 mai 2017

Antonella Verdiani est chercheuse dans le domaine de l’éducation depuis près de vingt-cinq ans. Spécialiste de programme dans le secteur de l’éducation à l’UNESCO entre 1987 et 2005, elle consacre son doctorat sur l’éducation intégrale à Auroville (Inde). Aujourd’hui présidente du   « Printemps de l’Éducation » qu’elle a fondé, un mouvement citoyen militant en faveur d’un renouveau de l’éducation et de l’école, elle revient pour Colibris sur sa vision de l’école française de demain. Un éclairage utile pour préparer nos échanges sur « réinventer l’école », à Marseille, le 13 mai.


- Quel constat faites-vous de l’état de santé du système éducatif français aujourd’hui ?

Mon constat n’est pas bon. On l’entend partout, et cela est vrai : le système éducatif français est « en crise ». Parmi l’ensemble des éléments qui expliquent ce phénomène, figure une contradiction interne qui rend ce système désormais intenable. D’un côté se trouve une institution par nature extrêmement pesante, bureaucratique et centralisée ; de l’autre, une aspiration grandissante des parents à plus de souplesse, d’écoute et d’évolution des pratiques. L’école publique apparaît donc davantage chaque jour comme une boîte trop petite pour contenir tout ce qu’il y a à l’intérieur. Pour le dire autrement, l’idéologie et les pédagogies traditionnelles de l’école ne sont plus adaptées aux attentes des parents et des enfants. Le décalage qui en résulte alimente l’insatisfaction face au système scolaire.
Pour ne donner qu’un exemple, les familles qui autrefois adhéraient totalement à l’institution et lui livraient leurs enfants sans chercher à y regarder de plus près, souhaitent aujourd’hui intervenir, dialoguer avec les enseignants et s’investir davantage dans la vie scolaire de leurs enfants. Or l’école dans sa forme actuelle ne le permet encore que trop peu.



Pédagogie coopérative à l'École du Colibri, 
la Roche-sur-Grâne, Drôme

Un réseau d'écoles alternatives florissant mais hétérogène

 

- En réponse à cette insatisfaction, une offre alternative privée se développe à grande vitesse. Quelle est la réalité de ce réseau naissant ?

Même si l’on en parle beaucoup et qu’elles se multiplient, les écoles privées hors contrat ne représentent toujours qu’une très faible part des élèves – à peu près 2% aujourd’hui, et 20% pour les écoles privées sous contrat (lire notre encadré).
Ceci étant dit, il manque clairement aujourd’hui une photographie exhaustive de la réalité des initiatives scolaire alternatives. Ce que je peux toutefois affirmer, c’est que, sous l’étendard d’écoles privées se recoupent des réalités extrêmement diverses. On trouve en effet d’ardents défenseurs du retour aux valeurs traditionnelles via des pratiques d’enseignement fondées sur la répétition, la hiérarchie et la discipline. Mais aussi des tenants de pédagogies telles que Montessori et Steiner fondées sur l’écoute de l’enfant, de ses rythmes, et des libertaires qui voudraient avant tout s’affranchir de toute consigne étatique. Sans oublier les groupements religieux qui ont toujours investi, et continuent à investir le champ éducatif.
Toutes ces ambitions, très différentes les unes des autres, trouvent dans l’école privée un même cadre de réalisation.


École privée, hors et sous contrat
Tous les établissements scolaires privés, sous contrat ou hors contrat, sont soumis à l’inspection de l’éducation nationale, afin de garantir le droit à l’instruction des enfants. Des différences existent cependant entre les deux modèles :
- École privée hors contrat
Elle est libre de s’émanciper des programmes et de la méthode de l'Éducation Nationale et doit payer ses enseignants avec ses ressources propres. Elle peut solliciter une reconnaissance officielle, ce qui permet à ses élèves de recevoir une bourse d'État. Certains établissements peuvent assurer une préparation à des diplômes d'État (le BTS par exemple), mais la plupart proposent leurs propres formations artistiques, commerciales, scientifiques, etc.
- École privée sous contrat
Elle doit appliquer les règles et les programmes de l’Éducation Nationale et ses enseignants sont formés et payés par l’État, qui verse également des subventions de fonctionnement. En outre, l’établissement est obligé d’accueillir les enfants sans distinction d’origine, d’opinion ou de croyance. Cependant, il est entièrement autonome dans sa gestion, dans les activités proposées aux enfants hors des classes et dans les frais de scolarité demandés aux familles.


L'éducation nationale de demain : des objectifs communs mais des pédagogies diversifiées ?

 

- Justement, beaucoup s’inquiètent du développement de ce réseau parallèle et de la diversité qu’il recoupe. En effet, en donnant à tous les établissements une exigence commune de résultats, l’État permet de former ensemble les futurs citoyens qui disposeront assez de bagages commun pour faire société commune par la suite – une langue, une histoire, des valeurs... S’affranchir de ce pouvoir centralisateur étatique, n’est-ce pas prendre le risque de donner naissance à une société morcelée ?

C’est la grande peur de beaucoup de citoyens, et de l’État lui-même bien sûr ! Mais il faut à tout prix distinguer les programmes de la pédagogie. Philippe Meirieu, spécialiste des sciences de l’éducation et de la pédagogie, le dit très bien : l’école est aujourd’hui jacobine dans ses modalités mais girondine dans ses finalités, c’est-à-dire qu’elle impose des méthodes d’enseignement uniques mais permet des objectifs différents selon les établissements. Or on peut décider de procéder exactement à l’inverse ! À savoir : s’accorder sur des grandes lignes d’un programme commun tout en décentralisant les modalités pour les mener à bien.
Dans ces conditions, le fameux socle commun pourrait être préservé tout en laissant les établissements mettre en œuvre la pédagogie qui leur semblera la plus juste. Concernant la méthode pour y parvenir, chacune d’entre elle pourra décider d’apprendre à lire aux enfants à 6 ans, à 8 ans ou même plus tard encore, et de la manière qui lui siéra.
"L’école est aujourd’hui jacobine dans ses modalités mais girondine dans ses finalités. Or c'est exactement à l’inverse qu'il faut faire !"


- Comment envisageriez-vous dès lors le rôle de l’État ?

Si l’on décide de décentraliser les méthodes d’apprentissage, l’État aurait alors un rôle nouveau : il déterminerait avec les citoyens la grande mission de l’école et les objectifs, il serait ensuite animateur d’un réseau d’établissements autonomes. En s’assurant notamment que les objectifs communs soient bien remplis par chacun d’entre eux.
Chaque famille aurait dans ce système la possibilité de vivre ou créer sa propre expérience éducative à travers des modalités variées.
Économiquement parlant, ce système est aussi extrêmement intéressant. La centralisation coûte cher, et autonomiser les établissements permettrait à l’État d’alléger ses dépenses. Bien des frais de fonctionnement de l’administration de l’Éducation Nationale disparaitraient en effet, lesquels seraient désormais assumés par des écoles elles-mêmes.


La Ferme des Enfants, Lablachère, Ardèche


- Ce qui signifierait une augmentation des frais de scolarité, déjà significativement élevés pour les écoles privées…

Cette question des frais de scolarité et de l’accessibilité des écoles alternatives est une question cruciale. Si aujourd’hui ces établissements demandent souvent plusieurs centaines d’euros par mois et par enfant aux familles, c’est souvent bien malgré eux – une école coûte extrêmement cher. L’objectif à terme est donc d’inventer des structures abordables pour tous. Cela demandera de la créativité et de l’innovation quant aux modèles économiques choisis : nous en avons déjà des exemples inspirants tels l’École du Colibri dans la Drôme, un établissement qui est dès le début englobé dans le plus large projet des Amanins et qui permet à l‘école d'avoir des frais très réduits.
"L'objectif pour ces écoles alternatives est d'inventer de nouveaux modèles économiques permettant de proposer des frais de scolarité abordables pour tous."

Transformer le système de l'intérieur ou faire une révolution de l'éducation ?

 

- Doit-on nécessairement passer par ce changement radical de système ? Ne peut-on pas imaginer une transformation des pédagogies à l’intérieur du système actuel ?  

À vrai dire, il existe déjà aujourd’hui une offre pédagogique alternative au sein de l’école publique - pratiques interdisciplinaires, classes inversées, classes Freinet, stimulation de la coopération… Et ce à une échelle de plus en plus large. Mais les enseignants qui portent ces ouvertures se heurtent à des difficultés encore vivaces. La hiérarchie de l’établissement ou certaines organisations d’enseignants jouent souvent un rôle de frein dans le développement de ces projets innovants. Et le contrôle de ceux-ci sont toujours davantage contraignants que celui appliqué aux pratiques habituelles. En outre, la formation des enseignants reste extrêmement traditionnelle. S’ils veulent se former à une pédagogie alternative, les professeurs doivent le faire à leurs frais.
Ainsi, l’école d’aujourd’hui ne s’ouvre pas assez et, quand elle essaie de se réformer, elle finit toujours par être rattrapée par le système et les innovations sont vidées de leur sens premier. C’est typiquement ce qui est arrivé à la réforme des rythmes scolaire inscrite dans la loi du 8 juillet 2013 pour la refondation de l’école. Initialement au service du bien-être de l’enfant, ce réarrangement des rythmes a finalement dû répondre aux exigences des mairies et de bien d’autres acteurs indirectement touchés.


Innovation à l’école publiqueL’école primaire Fernand Labori, dans le 18e arrondissement de Paris, est l’un des rares établissements publics où la méthode Freinet est largement majoritaire parmi les diverses pratiques des enseignants. On y retrouve de nombreuses innovations pédagogiques telles que :
- des classes multi-âge permettant l’entraide entre les élèves ;
- des dictées coopératives autour d’un texte écrit par un enfant lui-même ;
- des plans de travail individuels : écriture d’un livre, réalisation d’une construction ou  recherche autour d’un thème choisi ;
- des conseils d’élèves hebdomadaires pour élaborer les règles de vie collectives ;
- une organisation de la vie de l’école, des sorties et des activités interniveaux par les délégués ;
- des médiateurs désignés parmi les élèves pour déminer les conflits dans la cour (ceux-ci suivent 14 séances de formation de 45 minutes) ;
- un « Super, c’est vendredi ! » organisé une fois par mois pour présenter les travaux des élèves.
(Pour en savoir plus : "Réinventer l’école", Alternatives Économiques, dossier décembre 2016 n°8.)

- Comment vous y prendriez-vous alors, si vous étiez ministre de l’Éducation Nationale ?

😊 Et bien je commencerais par me poser la question fondamentale, celle de la vocation de l’école. C’est quoi l’école ? À quoi sert-elle ? Quels enfants veut-on en faire sortir ? Je ferais en sorte que l’on réponde collectivement à cette question. Une fois la réponse donnée, je procèderais à un passage à l’acte fort et transformerais radicalement le système d’un coup. Comme l’ont par exemple fait les Finlandais.


Kirkkojarvi Comprehensive School, Espoo, Finlande (image tirée du film Demain)

L’Éducation en Finlande
En 1970, la Finlande lance un profond programme de refondation de son système éducatif. Trente ans plus tard, les évaluations internationales PISA (Program for International Student Assessment) de 2000 et 2003 révèlent au monde entier des résultats exceptionnels : faibles différences de compétence entres filles et garçons, inégalités sociales fortement corrigées par l’école, bas niveau d’anxiété, grande homogénéité de niveau entre établissements… Plusieurs éléments caractérisent ce système performant :
1. L’élève au cœur du dispositif
L’idée est simple : un élève heureux, épanoui et libre de se développer à son rythme, acquerra plus aisément les savoirs fondamentaux. Ainsi, l’école doit être chaleureuse et accueillante : la taille des établissement est moyenne, les espaces confortables, les professeurs accessibles. Les rythmes d’apprentissages sont adaptés aux besoins de chaque enfant. Une détection précoce des handicaps et des troubles de l’apprentissage est mise en place pour permettre très tôt des aides ciblées. Le taux d’encadrement est élevé, les élèves autonomes et libres dans leurs choix d’apprentissage. L’évaluation plus légère et innovante valorise ce qui est su plutôt qu’elle ne pénalise ce qui ne l’est pas.
2. Des enseignants experts
La profession d’enseignant jouit d’un réel prestige dans la société finlandaise. Le recrutement est exigeant, la formation initiale poussée (niveau de master minimum et longues périodes de stage en situation réelle), le temps de travail est modéré mais l’étendue des tâche élargie. Ainsi, ce sont les professeurs eux-mêmes qui assurent les rôle de nos CPE ou surveillants, afin d’établir une relation plus proche avec leurs élèves. Les conditions matérielles sont optimales, la liberté pédagogique totale, la formation continue très forte et les professeurs restent en lien avec l’Université tout au long de leur carrière. 
(Pour en savoir plus : "La Finlande : un modèle éducatif pour la France ?", Paul Robert, ESF Editeur, 2009. Voir le rapport complet.)


- Et alors selon vous, à quoi sert l’école ?

À donner à nos enfants les clefs pour transformer le système, et non pour le reproduire. Si l’école actuelle a été pensée pour créer des individus prédéterminés - des soldats, des ouvriers ou des technocrates -, alors elle est biaisée. L’école doit permettre aux individus d’être hors normes, de mettre en œuvre un monde qui leur convient, nouveau et différent de l’ancien s’ils le veulent. Pourquoi vouloir les faire entrer dans les cadres d’un monde pour qu’ils s’y adaptent et le laissent inchangé, le reproduisent ? L’avenir appartient aux enfants. L’école doit donc leur donner les outils pour se fabriquer l’avenir qu’ils voudront avoir.
Et que l’on me comprenne bien. Il ne s’agit pas de faire table rase et de former de futurs ignorants du passé. Il s’agit de permettre aux futurs citoyens d’être conscient de ce qui a été fait, pour aller au-delà.
"L’avenir appartient aux enfants. L’école doit donc leur donner les outils pour se fabriquer l’avenir qu’ils voudront avoir."


Les grands courants de l’éducation nouvelle
Célestin Freinet (1896 – 1966) : cet enseignant a imaginé une méthode fondée sur la coopération, la citoyenneté et la création. Ainsi, l’expression libre des enfants, surtout écrite, est valorisée via des textes et des dessins libres, la correspondance entre élèves, l’écriture de journaux… Il promeut également la coopération au sein de l’école : le copiage et le bavardage sont pour lui des modes de communication à valoriser, et l’enseignant est amené à ne plus être dans une posture de sachant mais d’accompagnant.
Jean-Ovide Decroly (1871 – 1932) : biologiste belge, Decroly a mis en avant l’intégration des activités scolaires des enfants à leur milieu naturel et social. Il a également mis en œuvre la « méthode globale » d’apprentissage de la lecture et de l’écriture, prenant en compte la psychologie de l’enfant.
Maria Montessori (1870 – 1952) : la méthode de cette médecin et psychologue italienne est fondée sur la prise en compte du développement naturel de l’enfant. Les enfants sont invités à développer leurs facultés motrices et intellectuelles, chacun à leur rythme propre, à l’aide d’outils essentiellement sensoriels.

(Pour en savoir plus : le site du Groupe français d’éducation nouvelle.)

Pour aller plus loin

- Ces écoles qui rendent nos enfants heureux, Antonella Verdiani, Actes Sud, 2012.
- Une société sans école, Ivan Illich, Points, réédition 2015.
- L’Éducation et la Paix, Maria Montessori, Desclée De Brouwer, 2001.
- Les « Cahiers pédagogiques », le Cercle de recherche et d’actions pédagogiques (Crap)
- Schooling the world, documentaire de Carol Black, 2010. Disponible gratuitement en ligne.

https://www.colibris-lemouvement.org/magazine/lecole-doit-permettre-aux-enfants-transformer-systeme-et-non-reproduire

mardi 7 mars 2017

Les nouveaux enfants





En introduction à l'article ci-dessous, de Rejane Ereau récemment publié par l'INREES, il me semble important de rappeler ce que, en termes de pédagogie, avait été expérimenté déjà dans les années soixante dans les écoles de l'éducation intégrale en Inde, plus précisément dans l'école de l'Ashram de Pondichéry: celle du Libre progrès, sous la direction de Mirra Alfassa, la Mère. 

Le Libre progrès pouvait (et peut encore, car il est toujours pratiqué) ainsi accueillir ces premiers « nouveaux enfants » dont "l'être psychique" disait la Mère, était prêt à telle expérience. Ces nouveaux enfants - je préfère utiliser ce terme pour les désigner tous à la fois car je me méfie des étiquettes new age, comme les « enfants indigos »,  les «enfants cristal » ou les « enfants arc-en-ciel » - sont aujourd'hui des adultes qui parlent de cette expérience comme d'un moment fondateur dans leur vie.
  

Plus d'un demi siècle plus tard, force est de constater que tous les enfants  (et pas seulement une élite!) qui naissent aujourd’hui, sont "près de leur être psychique". Ils sont de plus en plus conscients des enjeux de la planète, de plus en plus sages : avez-vous remarqué combien et comment ces petits « savent déjà » sur plein de sujets parfois très profonds ? Des sujets « d’adultes », plus grands qu’eux-mêmes ? Par exemple, le non-dualisme, l’interconnexion des êtres vivants, leur interdépendance étroite, la mort, l’au-delà, Dieu…

Il n'est pas surprenant donc que une vieille institution comme l'école, née d'une idée bien précise de l'éducation et de la société, ne soit plus adaptée à ces nouveaux humains qui arrivent et nous poussent à évoluer ...





Nos enfants sont-ils en train de muter ?


Enfants précoces, autisme, hyperactivité, extra-sensorialité…
Les nouvelles générations semblent voir éclore de plus en plus de personnalités atypiques. Est-ce vraiment le cas ? De quoi sont-elles symptomatiques ?


Dans le service de pédopsychiatrie du Dr Lombard, arriva un jour un jeune garçon bon à l’école, mais qui se fichait de tout. Formé à la psychanalyse jungienne, le médecin le soumit à une vingtaine de questions existentielles. « Pourquoi vient-on sur Terre, quel est le sens de la vie ? » débuta-t-il. L’enfant sembla déstabilisé, mais il l’encouragea : « Ferme les yeux, va au fond de toi, prends ton temps, tu connais la réponse. » Au bout de quelques minutes, les yeux pleins de larmes, le garçon répondit : « Pour aimer. » Le Dr Lombard enchaîna : « Quand es-tu le plus heureux ? » Quand il jouait au basket. « Preuve d’un besoin de communion », analysa le médecin, qui poursuivit : « Si une très bonne amie de ta maman t’invitait deux mois en Italie, tu irais ? » Oui, « tout de suite », s’exclama l’enfant.

Ce dernier ne se fichait absolument pas de tout ! Ses centres d’intérêt étaient simplement plus élevés que ce dont le nourrissait son environnement quotidien. Pour le psychiatre, il était resté « connecté au Soi », c’est-à-dire à la globalité psychique de son être. « Chez ce type de personnalités, le goût de la découverte est plus fort que le besoin de sécurité, précise le médecin. Ils sont en recherche d’harmonie, d’information, de conscientisation. » Le Dr Lombard lui proposa de visiter son unité. « Elle accueille des jeunes de ton âge, entre 6 et 12 ans, lui expliqua-t-il. Certains se posent beaucoup de questions, ils sont là pour réfléchir et se reposer. » Le garçon accepta avec enthousiasme. « Il ne devait pas entrer à l’hôpital comme malade, mais comme soignant ! conclut en souriant le Dr Lombard. Il faut se méfier des étiquettes. Il suffit parfois de recréer du lien. Quand j’explique à ces enfants que nous appartenons à une conscience supérieure, ils cessent de se sentir des intrus. »

Une forme de porosité


Des jeunes connectés à leur Soi, le pédopsychiatre estime en rencontrer de plus en plus. Hypersensibles, dotés d’une vision globale des situations, ils ont souvent du mal à comprendre le monde dans lequel ils sont tombés, et peuvent très vite se sentir en décalage. « Depuis dix ans, j’en vois partout ! souligne le médecin. Parmi les six cents enfants dont je m’occupais à la fin de ma carrière en service hospitalier, au moins soixante étaient concernés – alors qu’ils étaient très rares il y a quarante ans. »

Comment expliquer qu’ils soient de plus en plus visibles ?

Avides d’harmonie, ils peuvent, face à une réalité sociale violente, intolérante et individualiste, devenir agressifs, se refermer ou déprimer. Etonnamment matures, ils sont aussi d’une grande insécurité. Leurs compétences cognitives déroutent, de même que leur sens aigu de la vérité, de la justice et de la cohérence. Intuitifs et réceptifs, ils répondent à des questions non formulées et résolvent facilement des problèmes, sans mettre de mots sur leur raisonnement. La tête dans la lune mais boulimiques de nouveaux apprentissages, ils s’ennuient souvent à l’école, confrontant autant leurs professeurs que leurs parents. Qui sont ces enfants ? Comment expliquer qu’ils soient de plus en plus visibles ? Pour la psychologue Jeanne Siaud-Facchin, spécialiste des surdoués, tout vient de la reconnaissance, depuis une quinzaine d’années, d’une forme d’intelligence atypique, plus axée sur les compétences du « cerveau droit » que sur celles du « cerveau gauche ». « Les apports des neurosciences montrent que la structure et le fonctionnement de leur cerveau sont différents », indique-t-elle. La densité de leurs connexions neuronales s’avère plus importante, tant au niveau du cortex préfrontal – la zone la plus aboutie de l’intelligence –, que du lobe pariétal, – la plaque de redistribution de l’information dans le cerveau. « D’où, sur le plan intellectuel, une immense rapidité d’analyse, de compréhension, de traitement et de mémorisation », note la psychologue.

Autre spécificité essentielle : l’hyper-connectivité de leurs hémisphères cérébraux, liée à une structure particulière du corps calleux qui les sépare, mais aussi l’engagement préférentiel du droit, y compris pour des tâches qui font habituellement d’abord appel au gauche. « D’où une approche plus globale, plus imagée, plus affective et plus analogique des choses, qui absorbe les informations par impression et se déploie en arborescence de manière fulgurante et intuitive », poursuit Jeanne Siaud-Facchin. Ce qui les dote d’un rapport au monde intense. « Les sens plus aiguisés que la plupart des gens, ils voient tout, entendent tout, ressentent tout », détaille la psychologue, et captent des signaux que personne d’autre ne perçoit, ce qui amène parfois à développer des capacités de visionnaires, ainsi qu’une compréhension subtile, souterraine, du monde et des gens.

Une plus forte capacité à ressentir les émotions d’autrui...

Le revers de la médaille ? Une énorme perméabilité affective. « Il a été montré qu’ils avaient une vulnérabilité particulière de l’amygdale, cette zone nichée au fin fond du cerveau archaïque dont la fonction est de décoder les émotions », souligne Jeanne Siaud-Facchin. Résultat : ce qui serait une broutille pour quelqu’un d’autre déclenche chez eux un cataclysme affectif. « Ils ont aussi des neurones miroirs en plus grande quantité, observe la psychologue, d’où une plus forte capacité à ressentir les émotions d’autrui. »


L’aube d’une nouvelle humanité ?

Empathiques, hyper-connectés à leur environnement, ils peuvent se sentir tout le temps envahis… Et déranger une société qui juge référent un fonctionnement plus linéaire, conceptuel et analytique. Que faire de ces drôles d’oiseaux qui « savent » sans pouvoir expliquer comment, qui mêlent une immense sensibilité à une lucidité acérée, qui déploient une énergie brouillonne qui peut passer pour de l’arrogance, qui captent inconsciemment des signaux que les autres ne perçoivent pas, et semblent avoir accès à des informations cachées ?

Pour la psychologue Marie-Françoise Neveu, qui accompagne depuis plus de trente ans des enfants qu’elles nomment « actuels », pour éviter de leur coller d’autres étiquettes, il s’agit d’abord de les accueillir tels qu’ils sont. « Des découvertes ont mis en évidence une réseau neuronal autour du cœur », souligne-t-elle. Pour elle, ces jeunes sont symptomatiques de l’émergence d’une intelligence émotionnelle, qui s’émancipe « de la dualité entre cerveau droit et cerveau gauche pour entrer dans une forme d’unité ». De son point de vue, ils sont aussi le signe d’une évolution de l’humanité vers une conscience plus globale, plus ouverte au sacré, plus en besoin de respect, de justice et de sens. « Il faut changer de regard sur ces enfants, poursuit-elle. Ils ne sont pas dysfonctionnant, ils ont juste des compétences particulières. » De même qu’il ne faut pas les mettre sur un piédestal ou les croire investis d’un « pouvoir », juste parce qu’ils font preuve d’une créativité fulgurante, ou de perceptions et d’intuitions hors du commun. « Oui, ils ont accès à d’autres dimensions. Oui, ils ont une approche du temps moins linéaire, plus centrée sur l’instant – ce qui peut entraîner des difficultés d’action. Oui, ils sont en phase avec une évolution vibratoire de l’Univers, estime-t-elle. Mais notre mission, en tant qu’adultes, n’est pas de les idéaliser ; simplement d’accepter leur particularité » et de faire la démarche de comprendre comment ils fonctionnent, afin de les accompagner au mieux, au regard de leurs besoins.

Ces jeunes sont symptomatiques de l’émergence d’une intelligence émotionnelle...

Jeanne Siaud-Facchin confirme : « Si l’enfant rencontre des difficultés, il faut les analyser à la lueur de son profil. Si l’on part du principe qu’il est paresseux, pas motivé, opposant et qu’il en n’en fait qu’à sa tête – ce que ces êtres atypiques entendent souvent, de la part de leurs enseignants ou de leur entourage –, on le maltraite. » Au lieu de l’aider, on l’enfonce, on l’empêche de s’épanouir. Il risque de se braquer, de rejeter l’ensemble de règles. Mais si on reconnaît sa différence, on peut la prendre en compte pour ajuster la réponse… sans forcément, bien sûr, tout expliquer par ce prisme. « S’il sent qu’il a une place, qu’il est reconnu, l’enfant pourra, lui aussi, faire l’effort de s’adapter au système », estime la psychologue.

« L’essentiel est de veiller à ne pas leur forger de fausse personnalité, commente le Dr Lombard. Il ne faut rien induire, simplement écouter et recevoir, pour qu’ils se sentent compris. Tout l’art est de les mettre en situation d’auto-thérapie. Lorsqu’ils sont dans le Soi, les enfants savent mieux que quiconque ce dont ils ont besoin. » Bien sûr, chaque cas est complexe, particulier. Plus on agira en anticipation plutôt qu’en réaction, plus on pourra compter sur des institutions scolaires qui ne cherchent pas à faire entrer tout le monde dans le même moule, plus il existera des réseaux de soutien et de diffusion de l’information à destination des parents, plus il sera possible de saisir tout ce que ces enfants peuvent apporter. « A mon sens, il faut regarder ces personnalités atypiques dans une perspective évolutive, conclut Jeanne Siaud-Facchin. Leur donner plus de place pourrait considérablement faire avancer l’humanité. »

Source : http://www.inrees.com/articles/enfants-mutation-extrasensorialite/

 

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