lundi 14 février 2011

M'éduquer à la Joie


Le véritable motif de notre existence est d’être,
seule perspective contenant une promesse de joie, de liberté, de paix.
Jean Klein

M’éduquer à la Joie

Depuis quelque jour, je m’interroge sur le pourquoi de cette volonté de communiquer, par mes conférences, mes formations et mes articles, sur la Joie. D’où me vient ce besoin de dire aux autres « soyez joyeux, la Joie existe malgré tout, quoi qu’il arrive… » ?

Je m’en souviens, ce fut un matin d’il y a très longtemps lors que je fis la première rencontre (consciente) avec la Joie : j’étais assise dans la posture du lotus, en méditation, en train de mener un véritable combat, non seulement avec mes genoux endoloris, mais surtout avec les pensées qui n’arrêtaient pas de traverser ma tête, l’une après l’autre, implacables, compulsives et inutiles. Et plus je les jugeais « inutiles » voire « mauvaises » pour mon processus annoncé de libération de l’esclavage du karma (forte d’avoir lu un tas considérable de livres au sujet), plus elles arrivaient ponctuelles et méchantes, à me distraire du Nirvana promis.

Diversion : Il faut savoir que je suis coriacée : « elles ne m’auront pas, je me disais, il ne faut pas que je pense » sans comprendre que ce « il ne faut pas » allait renforcer les murs d’une nouvelle prison. Des murs plus beaux, peut être, plus clairs et dans l’air du temps, mais il s’agissait bel et bien encore de murs. L’idée du control de sa propre vie cédait la place à celle du lâcher - prise, la compétition et la rapidité à celle de solidarité et de lenteur et le succès remplaçait le principe suprême et ultime de l’éveil ! Dans mon fonctionnement ces « nouvelles idées » risquaient tout bêtement de remplacer les impératifs catégoriques qui étaient les piliers fondateurs de ma vie jusque là, pour devenir d’autres catégories immobiles au gouvernail de mon existence. Il existe en italien une expression courante, « col senno di poi » qui veut dire « avec la raison de l’après » pour indiquer l’éclairage apporté par le temps sur les faits de la vie.(1) C’est donc avec la raison de l’après d’aujourd’hui que je vois le combat de la femme d’avant : sûre de moi, enthousiaste et pleine d’envie de communiquer mes découvertes existentielles et, bien sûr, un tantinet arrogante, je m’apprêtait à appréhender le monde par une nouvelle grille (qui dit grille dit barreaux) de valeurs. Alors que « col senno di poi », il s’agit au contraire de faire sauter les barreaux !

Flash back à nouveau sur moi assise (les genoux me font de plus en plus mal) : non seulement les pensées ne s’arrentent pas, mais elles se transforment en angoisses subtiles dans un flux ininterrompu « tu n’as pas fait ce rapport au bureau, répondu aux e-mails, tu es en retard sur la thèse de doctorat, tu as une conférence en anglais et ton anglais est loin d’être parfait (oui, je suis perfectionniste), tu as un deadline(2) à respecter et en plus, t’es nulle, me dis mon mental, tu n’y arriveras pas, tu n’y arriveras pas», il répète, comme si je n’avais pas bien saisi l’importance de la menace qui pèse sur lui/moi. Non seulement je n’arrive pas à « faire le vide » comme « il faudrait », mais je me sens de pire en pire, le corps aidant, la gorge serrée et la peur au ventre…

« J’arrête ! je lâche !» je me dis et soudain, au moment même de cette déclaration d’autodéfaite, quelque chose arrive qui n’est plus de l’ordre de la pensée, quelque chose qui n’est pas une idée mais qui EST tout court : une étincelle, particule lumineuse surgissant du noir le plus obscur, un éclair venu de je ne sais pas où. Morceau de pure lumière échappé d’une traine tissue de fils d’or, cet éclair est fait de JOIE. Et là, pour un instant de plus, je goute (je comprends l’adjectif « tantrique » car tous les sens y sont convoqués) à la « Joie sans objet » de Jean Klein :

« ce qui est vécu est au-delà de toute représentation, couleurs, formes, sensations, durée, (…) dépourvu de tout contenu conceptuel, (et qui) correspond à ce que nous sommes dans le non-temps et se révèle comme éternité dans une perception transcendante.”(3)




Merveille et limites des ces mots qui tentent d’expliquer l’inexplicable, de décrire l’indescriptible.

Quand à moi, tout en restant toujours assise en tailleur, là je bouge dedans : cette étincelle est dynamique, elle court, elle danse en moi, elle est le mouvement même, le mouvement de l’âme. J’ouvre les yeux et je me lève : les pensées sont toujours là, mais je les regarde d’une autre perspective, celle d’une joyeuse et constructive insouciance, en gardant en moi les effets bénéfiques de ce baume de bonheur pour la journée à venir.

Je ne suis pas spéciale, je ne suis pas différente, je suis une chercheuse – trouveuse de ce genre d’expériences qui me font croire que nous TOUS nous sommes des êtres de Joie. Et que cette Joie est la source et le moteur même de notre essence humaine.

Alors, comment ne pas le dire aux autres ?




1. Dans ce cas, j’ai traduit « poi » qui veut dire « puis », par « après ».
2. En anglais deadline signifie « délais, date limite » (littéralement « ligne de mort »). Une ligne de mort m’attend avec urgence…
3. Jean Klein La Joie sans objet, Amora, 2009 (réédition de trois livres de Klein La joie sans objet, L'Ultime réalité, Sois ce que tu es)

3 commentaires:

  1. Chère Antonella,

    Vivre dans la joie sans objet de Jean Klein ou de Krishnamurti est au delà de tout désir de faire connaître cet état de conscience. C'est un fait pour soi-même. Mais en même temps un savoir que cette connaissance ne peut être transmise par la parole de la part d'autrui.

    Le seule chose qu'un être qui existe dans la joie puisse faire, c'est de faire ce qu'il a à faire, d'une façon la plus simple possible, sans désir de faire. En d'autres termes : être dans la présence joyeuse d'exister dans l'ordre des choses.

    Amitié

    René Barbier

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  2. Merci René de tes paroles. Ce que j'ai voulu témoigner n'est qu'une experience pendant le processus, le chemin de recherche qui m'anime. Je sais que le désir est absent de cet état de plenitude, une fois qu'on le vit. Mais, j'en suis pas là! Je suis en route, et j'aime apporter ma petite étincelle de lumière dans un milieu, celui de l'éducation, qui vit des jours obscurs surtout en ce moment ...

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  3. philippe Filliot5 mai 2011 à 22:42

    Bonjour Antonella,
    Je me retrouve tout à fait dans ton expérience de l'assise que tu décris avec beaucoup de lucidité.
    Ce qui est étonnant, c'est que plus on va vers "l'intérieur de l'intimité", plus on touche à l'universel. Si bien que cette joie essentielle et intransmissible dont tu parles peut malgré tout être partagée avec les autres, de coeur à coeur. Et cette joie sans objet, n'a besoin de raison pour advenir, elle est là, même quand on a mal aux genoux et qu'on gamberge lamentablement! Peut-être même disparaît-elle quand nous ressentons effectivement croître en nous un sentiment joyeux? Je me souviens d'une petite histoire des Fioretti où saint françois d'Assise finit par dire à son compagnon qui marche dans la neige que la "Joie parfaite" tant désirée réside finalement dans le fait de se retrouver dehors, devant une porte fermée, la nuit, dans le froid...
    Très amicalement,
    Philippe Filliot

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