mardi 13 janvier 2015

De la joie et de la paix




Pour les sciences cognitives, la joie est définie comme un mélange de sérotonine, noradrénalines et dopamines secrété par le cerveau dans des situations de gratification, des états agréables pour l’organisme entier. Par exemple, les recherches sur les deux cerveaux situent celles que le neurologue américain Antonio Damasio appelle les émotions « positives», c’est à dire, la joie, l’amour, la compassion et la confiance dans une région précise, celle du lobe frontal gauche, la même qui est stimulée dans l’état de méditation profonde. « La joie est une émotion qu’on appelle positive, dit-il, parce qu’elle est à la source du bonheur qui est, lui, un sentiment.i Si la honte, la peur, la colère, la tristesse, le dégoût nous protègent en signalant des limites à respecter et amènent comme à une fermeture, la joie, au contraire, nous ouvre ».ii  Quand la joie nous ouvre, par magie les yeux et la bouche s’ouvrent aussi dans des sourires et des rires. Parfois, lorsque la peur est passée, cette ouverture donne lieu même à des larmes de guérison, de retrouvailles avec nous mêmes : c’est alors d’une joie physique qu’il s’agit, un courant qui nous relie à nos viscères, notre sang, nos glandes lymphatiques. Les tests réalisés par le docteur Damasio, par son collègue Mario Beauregardiii de l'Université de Montréal et aussi par les autres chercheurs de l’Institut Mind and Life aux Etats Unis sur des religieuses carmélites et sur des moines en état de méditation sont désormais connus par le grand public. La photo du moine Matthieu Ricard avec le crâne rempli d’électrodes pendant qu’il se prépare pour une expérience scientifique à l’université de Wisconsiniva fait le tour de la planète, tout comme l’article qui le définit, grâce aux résultats exceptionnels obtenus par ce test, l’homme « le plus heureux du monde » : sur une échelle varie de + 0.3 à -0.3 (l’état de béatitude), Matthieu Ricard affiche un score de –0.45, complètement en dehors de l’échelle! On peut donc conclure que le fait de méditer régulièrement augmente l’activité du cortex préfrontal gauche, la partie antérieure du cerveau à laquelle est associée la gestion des émotions positives, avec en plus une amélioration prouvée du système immunitaire. Cela va peut être de soi mais, comme le dit Damasio : « Spinoza avait raison »v lorsqu’il soutenait ce que la neurobiologie démontre aujourd’hui scientifiquement, à savoir que l’intellect et le corps sont définitivement reliés, et la joie et les sentiments positifs sont favorables à la santé et au développement créatif de notre être. De ce fait, nous avons un pouvoir unique à produire, penser et agir sur nos émotions ; ce qui nous transforme d’un coup en maîtres de notre existence, pourrait-on ajouter. 


 De fil en aiguille, pour recentrer la réflexion sur l’éducation, si la région stimulée dans les états de méditation profonde est la même où se situent les émotions positives de joie ou de compassion, on pourrait alors se poser une question fondamentale pour tous ceux qui, comme nous, travaillent dans l’éducation à la paix et à la non-violence : est ce que la joie et l’attitude à la paix surgissent-elles de la même source dans l’être ? Pour René Barbier, professeur émérite de sciences de l’éducation, expert de Krishnamurti «...le cerveau est capable de fonctionner selon un registre différent qui permet l'accès à un autre niveau de réalité. Certains diront que ce niveau n'existe que parce qu'il est produit par la fonction électrochimique et neuronale du cerveau. D'autres expérimenteront personnellement cet autre niveau de réalité et le reconnaîtront comme réel et indépendant de toute caisse de résonance, même s'il est reconnu par une activité cérébrale. Ces derniers accèdent alors à un sens de la profondeur au-delà de toutes techniques et, s'ils sont éducateurs, proposent une éducation de la non-violence. »vi
Eduquer à la paix revient à éduquer à la joie de vivre. Je le constate à chaque fois que, dans ma pratique d’éducation, que ce soit dans la formation à la culture de la paix ou dans les stages d’éducation à la joie, j’arrive à toucher la partie la plus profonde des participants, celle qui s’apparente au domaine de l’être. Et, s’il est vrai qu’il n’y a pas de pédagogie de l’éveil, il existe pourtant une manière d’éduquer par laquelle nous pouvons découvrir (si nous sommes des enfants) notre potentiel ou nous défaire (si nous sommes des adultes) de ce qui nous sépare de notre propre trésor intérieur, de l’œuvre originale que nous sommes venus accomplir dans cette existence. Ainsi, on peut pousser cette réflexion davantage en rejoignant la vision des maîtres spirituels et des pédagogues qui ont fait l’histoire de l’éducation, pour lesquels la véritable tâche de l’éducateur est celle d’accompagner comme un guide le disciple dans la découverte de soi. 


Tous les éducateurs à la résolution des conflits pourront en témoigner : il n’y a pas d’autre manière possible d’éduquer à la paix que de contacter les individus au plus profond d’eux mêmes, de leur propre vérité, souvent blessée ou refoulée. Car lorsqu’on se résolue à rencontrer son propre ennemi, c’est soi-même que l’on rencontre, comme peuvent en témoigner tous ceux qui, après des innommables souffrances subies ou infligées, ont accepté de participer aux processus de pardon collectifs réalisés par exemple en Afrique du Sud ou après les horreurs perpétrés dans la région des Grands Lacs. Il s’agit d’en faire le choix : décider de ne plus souffrir est la première étape de la transformation que le pardon peut nous apporter lorsque nous avons été aussi blessés, pour redevenir acteurs, mais surtout auteurs de notre propre vie. C’est un parcours de découverte de soi-même que je n’hésite pas à définir comme essentiellement éducatif dans le vrai sens du mot, tel un accouchement de soi au bout duquel la joie est souvent au rendez-vous. Joie et pardon, joie et paix, joie et non-violence deviennent ainsi des binômes inséparables. Et, comme le dit Guy Corneau, il n’est pas nécessaire de passer par autant de souffrance pour exprimer notre partie lumineuse. 
Nous n’avons plus besoin aujourd’hui, de répéter les erreurs des générations qui nous ont précédé en nous appliquant comme des bons élèves à calquer un modèle qui n’a pas fonctionné, fondé sur une culture de guerre. Si nous prenons le parti de la joie, qui est puissance d’action, comme la définit Spinoza, nous pouvons traverser les turbulences du changement en cours non seulement indemnes, mais en nous transformant nous-mêmes, c’est à dire en devenant les créateurs d’une nouvelle réalité, d’un monde nouveau. Par exemple, si pour certains la mixité culturelle et religieuse qui caractérise nos écoles actuelles représente un obstacle à une certaine vision de l’enseignement (un seul programme égal pour tous les élèves, des évaluations qui ne tiennent pas en compte des ces différences), pour d’autres, elle devient source de richesse inégalable. Il s’agirait ainsi de repenser l’éducation, en écoutant la suggestion par exemple des grands penseurs contemporaines, tels Michel Serres ou Edgar Morin qui l’a magistralement esquissé dans son récent livre Enseigner à vivre.vii Tous deux se rejoignent dans une même proposition pour répondre de façon conséquente à la complexité de notre société actuelle, lorsqu’ils demandent que soit établi un socle commun de connaissances pour toutes les universités du monde.viii Ce serait un tronc commun de savoirs inspiré par des valeurs communes à toute l’humanité, propédeutique et obligatoire au début de tout cycle universitaire, un « humanisme universel qui contribuerait à créer une mondialisation pacifique» comme le disait Michel Serres. Non écoutée à ce moment, cette proposition est d’autant plus actuelle aujourd’hui, au moment où la parole « crise » envahit l’actualité économique. Au sujet en particulier du dialogue entre les religions, le chemin vers la paix serait sans doute accéléré aussi par la décision de fonder les programmes et les pratiques pédagogiques de toutes les écoles du monde, en ne se limitant pas donc aux universités, sur des valeurs communes à l’humanité telles que la joie, la non-violence ou la tolérance.
Dieu, Allah, Adonaï, les dieux, le Grand Esprit ou les Esprits, leurs émissaires et prophètes comme Jésus ou Buddha, on fondé leur message à l’humanité sur une foi universelle alliée à la compassion entre les êtres, au sentiment d’unité avec le cosmos, dictée par les normes de l’amour. Ces messages ou «révélations » contiennent parmi les réponses les plus profondes données aux hommes pour leur conduite sur Terre, l’accomplissement de leur destin et la construction d’une culture de la paix.


i « L’émotion est une réaction spontanée, qui dure très peu de temps : elle est le fait de tous les mammifères. Le sentiment s’inscrit dans la durée et associe des représentations du néocortex, il appartient au seul monde des humains ». In Antonio R. Damasio, L’erreur de Descartes. La raison des émotions, éd. Odile Jacob, 1995.
ii Ott Hervé « Joie et humour » dans Réforme n°3137 du 21 juillet 2005.

iii MBRL (Mind/Brain Research Lab) : http://www.mapageweb.umontreal.ca/beauregm/ le docteur Beauregard est signataire avec d’autres éminents chercheurs du Manifeste Pour une Science sans a priori : Si les scientifiques renoncent à la réflexion métaphysique et spirituelle, ils se couperont de la société, disponible à l’adresse web ci-dessus et également sur Science et Quête de Sens, ouvrage collectif sous la direction de Jean Staune, Presses de la Renaissance, 2005.

iv Test conduit par le Dr Richard Davidson à l’Université de Wisconsin

v Damasio A.R., Spinoza avait raison : joie et tristesse, le cerveau des émotions, Odile Jacob, Paris, 2003

vi Barbier René, « L'éducateur et le sacré» dans Journal des chercheurs du vendredi 18 avril 2003 : http://www.barbier- rd.nom.fr

vii Morin Edgar, Enseigner à vivre. Manifeste pour changer l’éducation. Actes Sud/Playbac 2014
viii Il s’agit en ce qui concerne Michel Serres, d’un discours tenu à l’UNESCO le 18 juin 2002, à l’occasion des rencontres du XXI siècle (reçu directement par l’auteur, le document ne résulte pas être publié). En ce qui concerne Edgar Morin, ladite proposition est contenue dans l’article « Repenser le savoir pour réformer l’école » paru dans le Monde de l’éducation n° 360, juillet - août 2007.

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