dimanche 19 juillet 2015

Le sens de l'éducation: Eduquer pour éveiller les consciences


Éduquer pour éveiller les consciences 


« Vouloir devenir enseignant c’est vouloir transmettre des savoirs, donner le goût d’apprendre, éveiller les consciences... » affirmait il n’y a pas très longtemps, l’ancien ministre de l’Education nationale Vincent Peillon à l’occasion du lancement des ESPE, les nouvelles écoles de formation des futurs enseignants. Eveiller les consciences ! C’était bien la première fois, à ma connaissance, que l’on utilisait ces deux mots ensemble dans le contexte de l’école. A mes oreilles ceci a sonné comme un présage de changement à l’intérieur d’une institution historiquement si réfractaire à traiter des sujets comme la conscience combiné avec celui de l’éveil...

Que voulait dire le ministre par éveiller les consciences ? Et de quelle(s) conscience(s), de quel éveil, parlait-il? Etait-il, ce message, un timide signal qu’un changement de cap est en cours à l’école? Un besoin de redonner à l’éducation du sens au sein de notre monde malade, et contribuer au développement d’une autre conscience pour l’humanité ? La nouvelle ministre s’étant apparemment placée dans la continuité de son prédécesseur, nous aurons peut-être l’occasion de savoir qu’est ce que cela signifie concrètement dans les temps qui viennent. Pour le moment, l’envie m’est venue de reprendre ces mots éveiller les consciences et y ajouter le complément par l’éducation pour ouvrir le débat sur l’unique question essentielle par rapport à l’éducation, celle de son sens. 

Pour un souci de cohérence, il serait d’abord utile dans cet article de s’entendre sur le mot conscience, car nous n’en avons pas tous la même représentation. Idéalement, la discussion interpellerait des multiples domaines de la connaissance humaine, comme la philosophie, la morale, l’éthique, la psychanalyse, la médecine, les neurosciences, l’écologie, les arts, les religions et la spiritualité . Ceci n’est pas le lieu, mais nous pourrions affirmer que le mot conscience est par excellence un concept qui ouvre à la transdisciplinarité, en se plaçant au delà et à travers ces disciplines évoquées et même d’autres, pour à la fois les contenir et les dépasser. Je me limiterai donc à quelques digressions qui pourraient servir, par exemple, à ces futurs enseignants qui se posent des questions sur leur rôle d’éveilleurs des consciences.

Conscience morale, conscience de soi 
Souvenez-vous du Grillon-qui-parle de Pinocchio, ce personnage qui lui disait la « vérité essentielle » ... une vérité  tellement insupportable à entendre que Pinocchio lui envoya un coup de marteau sur la tête en le laissant collé au mur, raide mort ! Mais puisque la conscience morale (car c’est bien de cela que s’agit-il) ne meurt jamais, le Grillon revint en tant que fantôme pour rappeler à Pinocchio que les enfants sages doivent obéir à leurs parents, aller à l’école, apprendre un métier. Telle est sa fonction : en véritable juge de nos actions, la conscience morale nous permet de distinguer le bien du mal. Traditionnellement enseignée à l’école, elle a profité d’un regain de notoriété lorsque le ministre Peillon l’a récemment réintroduite afin « d'aider chaque élève à édifier et renforcer sa conscience morale dans des situations concrètes et en référence aux valeurs communes à tout honnête homme »...

Je ne saurai pas tenir rigueur à Pinocchio, même enfant j’ai toujours trouvé le Grillon-qui-parle très pédant et un tantinet suffisant. Car la marionnette qui voulait manger, boire, dormir, s’amuser et se balader du matin au soir, n’exprimait rien d’autre que les désirs naturels de chaque enfant. Il faut considérer que, dans la vision utilitariste du dix-neuvième siècle[1] où le compte a été écrit, la morale qui consistait à bien dresser les petits pour qu’ils deviennent des adultes obéissants, avait toute sa place. Seulement que - voilà que Pinocchio en saurait très embêté - cette vision de l’éducation et du monde perdure dans la conscience collective des années deux-mille. D’abord « on n’est pas là pour s’amuser » ni dans la vie, encore moins à l’école. Puis, pour être « bon élève » il faut apprendre à obéir sans poser trop de questions, surtout celles qui dérangent, l’école étant encore un lieu où l’on sanctionne encore trop souvent lorsque on commet des erreurs et l’on s’écarte du chemin tracé pour trouver le sien.

La conscience morale ne peut pas exister sans la conscience de soi à laquelle sont attribuées au moins deux significations majeures : la connaissance de l'homme de ses propres pensées, ses sentiments et ses actes, mais aussi sa capacité de percevoir ces mêmes pensées et ces actes. Et voilà que, avec ce concept une autre croyance persistante fait son apparition, dérivée de la pensée cartésienne, qui affirme que la conscience de soi est la prérogative unique de l’humain, en nous distinguant des animaux qui en seraient privés. Ceci malgré le fait que les neurosciences se soient emparées récemment de la question[2], en remettant en cause ce principe et la pensée dualiste qui l’a générée, c’est à dire que l’esprit et le corps sont deux entités distinctes.

Bien que ce soit grâce à ce type de conscience que l’homme se construit en tant que sujet, la conscience de soi n'est pas nécessairement synonyme de connaissance de soi, encore moins de prise de conscience ! Car lorsque la véritable prise de conscience s’opère, un profond bouleversement interne se produit qui investit le corps, les sentiments, la sphère des pensées. Tel un raz-de-marée dans notre psyché, il dépasse les limites du sujet pour finalement devenir conscience de l’Autre, des autres, du monde, de l’univers tout entier. C’est l’émergence d’une conscience plus large, une conscience qui ignore les frontières, pour se relier autour d’une communauté de destin et d’une identité partagée, conditions sine qua non d’une véritable citoyenneté universelle.[3] C’est la promesse d’une conscience terrienne pour l’humanité, dont nous parle Edgar Morin : « l’éthique, dit-il, dont les sources à la fois très diverses mais universelles sont solidarité et responsabilité, ne saurait être enseignée par des leçons de morale. Elle doit se former dans les esprits à partir de la conscience que l’humain et à la fois individu, partie d’une société, partie d’une espèce ».[4]

Comment donc parvenir à cette prise de conscience par l’école ? Certainement pas, telle est ma conviction, par des cours de morale théoriques... Et, même si l’on remplaçait le mot morale par celui d’éthique, qui est plutôt une réflexion argumentée en vue du bien agir fondée sur des valeurs qui devraient orienter nos actions, le souci de faire vivre ces valeurs à l’école serait toujours là. Prenons l’exemple de l’empathie : inutile de l’apprendre sur les livres ou par cœur, l’empathie doit se pratiquer, vivre, se partager ! Imaginer donc d’éveiller les consciences des élèves par des discussions philosophiques provoquées par des proverbes écrits au tableau, ne peut pas contribuer pas au changement de l’école, encore moins des consciences. Car une véritable transformation doit être radicale, courageuse, elle doit oser la transdisciplinarité, en prenant en compte une fois pour toutes la dimension qui manque à l’école, celle de la spiritualité.  
    
Conscience globale
Une autre conscience existe qui englobe le tout. Depuis des millénaires, des sages, des philosophes et des chercheurs en éducation comme Sri Aurobindo, La Mère, Rudolf Steiner, Krishnamurti, mais aussi plus récemment Schumacher, Abraham Maslov, Mathieu Ricard ou le Dalaï Lama même, nous ont montré qu’il est nécessaire, pour évoluer, non seulement d’acquérir des connaissances, mais aussi de stimuler le développement de la dimension de l’être profond. Il nous ont montré que le véritable sens de l’éducation, entendu comme processus tout au long de la vie et donc relevant aussi du champs non-scolaire, réside dans la poursuite de cette connaissance de soi.  Ainsi, dans une telle vision de l’éducation le maître devient un maitre d’éveillance comme le dirait René Barbier.[5] Il devient « celui qui sait qu’il ne sait pas », qui (se) découvre, fait apprendre et apprend en même temps que les autres, tel Jacotot, « le Maître ignorant » de Jacques Rancière.[6] En véritable éveilleur de conscience il connaît l’art du questionnement,[7] il rejette l’affirmation, les réponses toutes faites, les certitudes et les dogmes. 
Voici donc que éveiller les consciences devient un acte de transgression dans la mesure où les savoirs constitués sont questionnés non seulement à partir d’une approche théorique, mais aussi à partir de la connaissance de soi, de la dimension subjective de la personne, de son affectivité, de sa mystique, de son rapport au monde. Et lorsque les connaissances sont convoquées, tous les champs disciplinaires le sont, comme la pratique de la pleine conscience, le yoga, la relaxation, ou encore des pratiques artistiques plus créatives qui commencent timidement à rentrer à l’école.

Cette vision éducative est confortée par la recherche actuelle en psychologie à propos du flow et sa valeur pédagogique. L’état de flow, ou l’expérience optimale[8] advient lorsque, par exemple, les enfants (tout comme les artistes) sont complètement immergés et concentrés dans des activités auxquelles ils s’adonnent, on pourrait dire « âme et corps ». 





Il s’agit d’un état modifié de conscience spontané qui s’articule autour des étapes suivantes, validées dans le contexte éducatif:[9]
• Sentiment de maîtrise/contrôle de l'activité–absorption cognitive
• Perception altérée du temps
• Absence de préoccupation à propos du soi – dilatation de l'ego
• Sentiment de bien-être –activité autotélique

Les sujets interpellé décrivent le flow comme un sentiment d'engagement total et de réussite, un état de bonheur et joie profonde qui ouvre à une autre façon d’appréhender la réalité et donc la connaissance. C’est ainsi que la joie à l’école a toute sa place : utilisée comme émotion-guide, elle nous indiquera que la soif, la curiosité d’apprendre sont là. Il s’agit seulement de la stimuler par des activités qui impliquent la participation de toutes les dimensions de l’humain : le corps, les émotions, l’intellect et l’esprit. Telle est l’approche de l’éducation intégrale, le sens ultime d’une éducation qui ouvre les portes à l’éveil des consciences de nos élèves.


Antonella Verdiani
Basé sur un article paru dans la revue Présence n°2, 2015



[1] Les aventures de Pinocchio ont été écrites en Italie par Carlo Collodi en 1881, au même moment où Jules Ferry lance en France la réforme de l’école sur la base d’une morale laïque, inspirée par les valeurs de l'ordre, du devoir et de la soumission aux hiérarchies sociales.
[2] Le neurologue Antonio Damasio parle de «conscience-noyau », une  conscience phénoménale  que l’homme partagerait avec d’autres espèces animales et qui permettrait la fonction de synthétiser à des cerveaux relativement complexes.
[3] Une conscience européenne est émergée de la recherche menée sur des jeunes français par Nicole Lapierre, Alfredo Pena-Vega, Julien Lefour et Jennifer Vincent L’émergence d’une conscience européenne chez les lycéens. Le cas de la région Poitou-Charentes, Conseil Régional de la Région Poitou-Charentes, 2007 (à paraître aux Éditions Atlantique).
[4] Edgar Morin Enseigner à vivre. Manifeste pour changer l’éducation. Actes Sud/Playbac, 2014
[5] L’expression a été utilisée par René Barbier, professeur émérite en sciences de l’éducation, dans ses cours sur Krishnamurti à l’Université de Paris VIII en 1996.
[6] Jacques Rancière Le maitre ignorant, Fayard, 1987
[7] A ce propos, on rappellera les fameuses classes tenues par Jiddu Krishnamurti dans les écoles fondées par lui-même en Inde, Etas Unis et Angleterre, tradition qui continue de nos jours par les classes dites d’« inquiry » (le questionnement ou l’art de poser des questions).
[8] Mihaly Csikszentmihalyi, Vivre: La psychologie du bonheur, Paris, Editions de poche, 2006
[9] Heutte & Fenouillet, 2010, cités par le Rapport Bien-être et éducation, Fabrique Spinoza, novembre 2013 

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